Par Gérard Bodinier
Tout est paisible. Tout est désert. Soit une fêlure à peine perceptible dans cette plénitude. Elle cristallise ce qui n’est pas là, ce qui a disparu. Aucune présence humaine. Nature morte ? Non, la nature vit, vibre, joue avec la lumière. Tous enfuis et cachés, leurs gestes fraîchement suspendus, interrompus leurs travaux en cours. Quelle terreur les a fait décamper, quelle maladie soudaine, quelle catastrophe ? Ils ont été attirés de l’autre côté de l’horizon par un autre spectacle, un autre tableau, un envers du tableau. On ne les voit pas, c’est tout, il n’y a pas lieu de dramatiser. Un mur, un arbre les dérobent opportunément. C’est une coïncidence optique, un moment unique où le monde dissimule, éclipse ces intrus. Il n’y a pas âme qui vive mais des vestiges d’une présence proche. Il y a une âme qui bat dans le paysage, nous n’en percevons pas plus la racine qu’on ne peut saisir le pied de l’arc-en-ciel.

On l’avait un peu perdu. Quel était son désert ? Il revient et déroule la tapisserie de ses paysages et se cache derrière, tout en avouant le moindre détail, celui du feuillage, celui du frisson de la lumière. A-t-il eu mauvaise rencontre, quelles sont ces cicatrices ? Ne cherchons pas à lire les vains rébus quand il suffit de s’asseoir devant le paysage, écoutant dans le vent immobile les paroles flottantes des voyageurs.
Tout est silencieux autour des habitations, tout est muet. Le dernier cri des hommes a été le dernier bruit épuisant l’écho.
Un événement que rien ne permet de dire désastreux semble, sinon avoir fait périr, du moins avoir mis en fuite les habitants. Le silence règne et ne le trouble pas le bruit régulier et monotone de la mer, quoique les vagues feignent de s’indigner de la rencontre d’obstacles inutiles et de devoir obéir à ceux qui ne sont plus. Elles charrient des images anciennes que nous recueillons comme des enfants en haillons apprenant d’un vieillard aveugle l’histoire de ce pays perdu, englouti, retrouvé. On a l’impression de s’y reconnaître. Par bribes. Nous avons déjà vu telle architecture, telle ruine, tel arbre, tel jeu de lumière. Pourtant sont-ils plus étranges que familiers.
C’est un retour dans un pays qui n’est pas tout à fait étranger et qui n’est plus le même. N’est-ce que l’effet du temps ? Qui a changé, le paysage, ou celui qui revient ? Il revient sain et sauf, ce qui ne veut pas dire qu’il est le même. Moins de colère, une certaine paix, tellement de mélancolie.
Il explore, il parcourt toujours le même pays et ce pays varie, insaisissable, intranquille : les mêmes maisons, les mêmes ponts, les mêmes ruines et on ne sait toujours pas ce qui est à l’œuvre dans ces ruines, la construction ou la déconstruction. Les mêmes campagnes, les mêmes fleurs, les mêmes arbres en fleur. Les mêmes fleuves, la même mer, les mêmes îles. Les mêmes églises les mêmes temples. La même absence. La même promesse de récolte.
Dans son ombre l’arbre cache une caravane. Mais l’ombre est vide. La lueur transparente est celle de pensées d’une vie paisible, pensées d’amis éloignés, mais nul signe n’en est donné. Il n’est que quelques collines rocailleuses s’avançant en promontoires dans la mer. La plaine est nue, ou jaune, ou couverte d’arbustes épineux. Une presqu’île est séparée plus que reliée du continent par une chaussée recouverte d’un sable doré apporté par les vents du désert. La ville n’est qu’une belle ombre qui s’évanouit en approchant. Les prophéties depuis longtemps sont accomplies. Pourquoi ce vert cette tranquillité sont-ils rongés par le deuil et la poussière des empires aux franges de la plaine ?
Les rochers blancs où éclate la lumière désabusent le marbre et les flots qu’il simule. La mer qui brille comme une nappe d’argent est démentie par quelque cap sombre. Ce n’est que le hasard qui a allumé une clarté sur ces ruines, phare de la solitude et de l’abandon, qui ne guide plus aucune caravane et qui n’éclaire que nos yeux et appelle à un regard attendri et vaguement inquiet.
Le promeneur solitaire se plaît dans ses rêveries. Il s’attarde. Nous aussi. Tout a fui mais rien n’est désolé comme si nous étions attendus et que l’hôte allait revenir, ressaisir son tuyau d’arrosage, s’occuper des poissons, de la volaille accrochée et qui va être apprêtée pour le dîner. L’hôte n’est pas loin. Il nous laisse revisiter la peinture de la Renaissance, celle des Italiens et des maîtres hollandais, les restes de ce peuple qui nous ressemble tellement.
Les éléments classiques, éternels, de la peinture de paysage, qu’elle soit orientale ou occidentale (depuis les Grecs) sont là : les montagnes et les eaux, les arbres et les fleurs, les éléments architecturaux. Les fragments sont méticuleux, scrupuleux, d’une véracité obsessionnelle pour mieux dépayser et déployer l’illusion et l’artifice. Ils composent en effet dans leurs combinaisons des paysages qui n’existent pas. La perspective intérieure, biographique, est peu éclairante. Nul symbolisme non plus. Ces fragments recueillis, quelquefois dans l’environnement immédiat, ne construisent pas un discours. Ils n’ont pas de conscience et ne tendent aucun miroir. Ils n’illustrent rien, aucun thème, aucune thèse. Toute évocation narrative ou allégorique est bannie comme les personnages. Chassés de l’Eden ? Rien d’originel dans cette vision qui s’enchante plutôt d’une décadence distraite. Et retenue. La facture classique manifeste un écart quasi aristocratique, froid, avec l’effusion, un détachement hautain, la distance entre sujet et objet. Dans les différentes variations de ce même paysage, les éléments ne sont pas juxtaposés mais dans une liaison, une intégration formelle pensée par le hasard. Ils se regroupent et s’ajustent d’eux-mêmes comme les âmes errantes s’assemblant aux carrefours nocturnes d’un destin sans échappatoire, n’en finissant pas de dissiper la mémoire. Rien n’appelle à l’infini. La mer elle-même n’ouvre pas sur les départs et la nostalgie de pays inconnus. Elle marque le rivage qui nous enclot, sans échappée possible que cette psalmodie où le paysage change sans cesse sans cesser d’être le même, change avec l’heure et les saisons au gré de la lumière qui trouve ses propres cheminements, serpente et anime le paysage, apporte rythme et mouvement, mord elle-même sa traîne et sa trace dans un non-temps, un temps outrepassé. Le lieu, les crevasses des rochers, les jardins oubliés composent une délectation ironique.
La mère avait dit à l’enfant ne mange pas de ces fruits rouges, c’est poison, ces fruits sont le pain des serpents. Une après-midi, derrière la maison, il a vu les grains rouges brillant. Il en a cueilli un. Il n’a rien dit, même dans ses prières. Il s’est couché et le lendemain il s’est éveillé comme s’il ne s’était rien passé. Peut-être était-il mort, que les cinquante ans qu’il avait vécus depuis, n’avaient été qu’un rêve. Il est mort dans la nuit qui a suivi et est enterré dans son village. Sa mère l’a beaucoup pleuré et ne s’en est jamais remise. Peut-être a-t-il rêvé qu’il avait goûté à ce fruit. Qui sait. Dans les encoignures des paysages et des labyrinthes nous cherchons à nous éveiller alors que nos traces commencent à disparaître.
Les accidents du paysage sont variés et souvent sublimes. Le paysage est tacheté de silence. Herbes odoriférantes et généreuses, arbres aux feuillages immobiles et sombres. De beaux chapiteaux sculptés, des tronçons de colonnes, des débris de pierre taillée gisant épars. Ces ruines, ce vide : un bocage funéraire ou sa parodie ? La paix est apparente. Le paysage est habité d’un tressaillement de pierre. Rien ne bouge. Quelques perdrix ont été tuées et attendent les mains qui vont les mettre au feu. Le tableau évoque des occupations quotidiennes dans des paysages qui le sont si peu, ils sont contemporains des mythes, des vases brisés du temps. L’abîme est à l’intérieur des choses. Les prophètes ont déserté les cavernes, et les bergers avec leurs pouvoirs de guérison les pâturages. Sa source elle-même est perdue et la lumière erre. Que s’est-il passé ? Un tremblement de terre ? Un incendie ? Une brusque guerre ? Une épidémie ? Mais nulle victime n’apparaît, le moment est parfait. La vie va reprendre d’un instant à l’autre dans cette terre promise, son ordre presque intact. Ou peut-être que non, que la catastrophe s’est produite, sans que les effets en soient déjà visibles, que les aubes reviendront sans témoin. Nous sommes à un point fatal, juste avant juste après la bataille, celui que le peintre a déjà cherché à approcher mais, cette fois, il le fait sans fracas, dans une simplicité radicale, avec cette musique légère de l’attente qui se détache et se disperse dans la subtilité des soirs.
Un visage de négation, absolu et aveugle, derrière la douceur. Sommeil d’un soldat mort. La guerre est assoupie. Arôme de l’attente. Un angle s’évanouit et le monde désemparé se ferme.
N’ayant pas rencontré leurs propres visages, les êtres sont devenus transparents. Dans la couleur secrète qui passe sur la poussière des routes, des jardins, des ruines, et jette son doute, rien ne distingue plus les dieux et les mortels.
Le paysage est structuré par les verticales. Y passe, y glisse comme le temps, la lumière, sinueuse, furtive, frémissante. Elle est la palpitation intérieure et ensorcelée du paysage, un effroi sous la cendre. Elle est la signature du tableau, lui donne dans sa fluidité de spirale son homogénéité et son articulation. Elle bondit de cette flaque jaune, circule, s’atténue dans le feu d’un foyer derrière le mur, chaleur douce, accueillante, cachée, puis repart selon un parcours aussi aveugle que savant, hypnotique, irréelle, on ne sait d’où elle vient où elle va, sans désir, froide comme la métaphysique, se cognant au déclin du jour et au bout du monde. La douceur des choses est mise en crise par l’absence.
Tout conspire en ce paysage à n’être qu’une chose du monde, un songe de chose, quand le temps s’est retiré. Personne n’entre, personne ne sort. Le mendiant n’est pas assis contre les bornes. La sentinelle ne se montre pas sur le seuil. Les jardins sont encore fertiles, les touffes de jonc en fleur, les corolles élégantes et éclatantes, les gazons avenants, les bosquets charmants. Les paroles sont des lames ébréchées qui commencent à rouiller. Tout concourt à la mise en scène d’une disparition. D’un mystère qui n’est peut-être qu’illusion passagère. Un simple trouble.
Parler bas fait revenir l’attention. Ce microcosme caractérisé par la douceur et la relative opulence, a pour point de fuite une crise. Crise de la relation entre monde extérieur et monde intérieur. Michel Leiris décrivait la crise comme un moment « où le dehors semble brusquement répondre à la sommation que nous lui lançons du dedans, où le monde extérieur s’ouvre pour qu’entre notre cœur et lui s’établisse une soudaine communication » (Documents, n° 4, 1929). Dans les paysages d’Onica, c’est l’extérieur (le paysage) qui nous somme au fond de notre désolation.
Leiris alors réagissait certainement aux considérations de Carl Einstein pour qui « le tableau est une contraction, un arrêt des processus psychologiques, une défense contre le fruit du temps, et ainsi une défense contre la mort » (Aphorismes méthodiques, Documents, n° 1, 1929). Les paysages d’Onica sont cette contraction, mais chez lui elle expose, autant qu’elle y résiste, la fuite du temps et l’impossible défense contre la mort.
Inachèvement ou processus de destruction : les ruines campent entre surgissement et chute, entre extérieur et intérieur, entre un ici et un là-bas, un ordre et un chaos, « entre histoire et destin ». Elles marquent une frontière et édifient contre le ciel les possibilités de variations face à l’impossible réunion de l’un avec le tout. Elles sont élans rompus, brisure existentielle, tandis que la mer est sans reflet comme l’oubli de soi.
C’est parce que ces paysages, dans leur caractère halluciné, nous maintiennent sur le seuil où tout paraît réversible, entre la maison, l’âtre, et le chemin, que le drame latent s’inverse en lent supplice de l’extase. Les êtres, dans cette stase indéterminée, se sont-ils métamorphosés en les choses par quelque identification chamanique ? Hors de soi, dans un paroxysme suave ou, plutôt, dans la paix des choses, dans leur neutralité.
La peinture construit le vitrail du regard.
Un oiseau chante. On dirait qu’il est sorti du tableau, comme si tout avait commencé par un tableau. Les fantômes des êtres venant prendre possession des gestes et de la vie qui les attendaient.